jeudi 23 juillet 2026

Ghost I-IV


Normalement, un processus de recrutement pour une mission de consultant, cela prend environ deux semaines. Avec deux, voire trois rounds d'entretiens. Si vous êtes un cadre senior, vous avez très probablement une expertise précise. Le client demande quelqu'un de disponible et possédant cette expertise ; un cabinet va donc d'emblée partir sur une short-list.
D'abord un dégrossissage par la stagiaire. Elle vérifie que vous êtes bien disponible et que vous seriez éventuellement intéressé par le poste. Parfois, on vous appelle une première fois, juste pour fixer une date pour un briefing de 15 minutes. Quoi qu'il en soit, à la fin, vous lui remettez un CV à jour et parfois, vous remplissez un dossier de compétence. L'entretien principal, il a lieu avec le commercial senior. Son travail consiste à confirmer que vous possédez telle expertise et que vous êtes près à travailler pour le client (problématique de l'éloignement, du salaire, etc.) Ensuite, le commercial senior va valider vos références. Normalement, le cabinet de consultant ne présente qu'un ou deux profils au client final. L'entretien avec le client n'a rien d'obligatoire (d'ailleurs, il est théoriquement interdit ; le client doit recruter une prestation, pas un prestataire.) Généralement, il s'agit simplement de valider tout ce qui a été dit jusqu'ici et parfois, de préparer votre venue (poste de travail, horaires, accès informatique, badge...)

Voilà pour le cheminement normal.

A certains moments (noël, ponts d'avril et de mai, été...), il faut aller vite. Cette semaine, tous les donneurs d'ordre du client sont présents. Car la commande de prestation doit être signée, contresignée, contre-contresignée... Dans deux jours, une partie des signataires seront à la plage ! Et il faudra attendre plusieurs semaines pour que la chaine soit reconstituée. C'est logiquement une période avec moins d'offres de prestations. Les commerciaux se jettent sur la moindre opportunité.
Donc le commercial senior vous appelle directement. Il se présente à peine et bien sûr, il ne vous demande pas si vous pouvez lui accorder quelques minutes... Le commercial veut des informations TOUT DE SUITE. CV à jour, références, exemples de travaux que vous avez effectué... Votre ex-N+1 est en congé ? Et votre N+2, vous avez ses coordonnés ? Très impatient (euphémisme), il n'hésite pas à vous rappeler plusieurs fois si vous trainez à lui envoyer les informations. Quitte à vous relancer en soirée. Pour vous motiver, il vous garanti que c'est dans la poche. Pour vous, c'est inespéré : à cette période de l'année, vous aviez fait une croix sur une reprise d'activité à court terme. Vous vous projetez déjà, chez le client. Vous vous rappelez qu'il vous manque une tenue décente pour travailler ou que vous allez devoir avancer un certain nombre de frais...
Si ça marche, vous voilà moins de 48h plus tard chez le client. A mon avis, les entreprises font exprès que leurs salles soient orientés plein sud et qu'elles ne soient pas climatisées... Au moins, vous avez un travail, même si vous ne connaissez même pas le nom du cabinet pour lequel vous travaillez désormais ! Parfois, vous savez à peine sur quoi vous allez travailler !
Et neuf fois sur dix, le lendemain, c'est silence-radio. Plus les heures passent et plus vos chances s'amenuisent. C'est d'autant plus violent qu'hier, le commercial vous bombardait de messages. Si vous aviez planifié un briefing pré-entretien final, le commercial ne se connecte pas. Ou carrément, il a discrètement annulé l'invitation sur Teams. Bien sûr, il ne répond pas à vos appels, ni à vos mails. Il vous a ghosté, comme disent les djeuns. Voilà, la mission de prestation n'était qu'un mirage...

Et quelques jours, quelques semaines plus tard, un autre consultant vous propose une autre mission. Sur un ton tout aussi pressant. A la longue, forcément, vous y croyez moins. Et forcément, le commercial percevra votre manque de motivation, voire votre exaspération...

lundi 13 juillet 2026

Slop Linkedin... Sous IA

Lorsque vous cherchez un emploi, aujourd'hui, vous devez forcément passer par LinkedIn. Mon conseil, c'est d'y aller une ou deux fois par jour. Coupez les notifications et ne regardez pas votre mur...

LinkedIn remonte à un temps d'avant les réseaux sociaux. Lorsque l'on cherchait à connecter les particuliers entre eux.
La première étape, en 2001, ce fut Copain d'Avant. Un site pour retrouver ses anciens camarades de classe. Viaduc (devenu depuis Viadeo) transposa cela au monde professionnel. C'était basique : vous disiez où et quand vous aviez travaillé, point. LinkedIn arriva des USA en 2008. A l'origine, comme Viadeo, il proposait un genre de CV en ligne. Mais vous ne pouviez contacter que des proches ou des gens ayant supposément travaillé avec vous.

L'internet a fait des pas de géant durant les années 2010. LinkedIn a su en profiter et doubler Viadeo : ajout de davantage de texte, de photos, de logos... Pour le chercheur d'emploi, c'était l'occasion de détailler davantage ses expériences. On rempli souvent son profil au fil de l'eau. Les recruteurs peuvent donc davantage cerner un candidat... Et ceux qui modifient, voire s'inventent des expériences, via les écarts avec le CV... Les DRH en profitent pour cibler les faux employés et les employés un peu trop bavard sur des projets confidentiels.
Malgré tout, LinkedIn était un moyen d'accéder au fameux "marché caché de l'emploi"...

Puis, durant les années 2010, tout devait devenir "social". LinkedIn s'est doté d'un chat et surtout, d'un mur pour poster ses actualités. Il y a aussi des offres d'emploi ; mais le site les mets à jour tous les 36 du mois, donc passons vite dessus.
Si vous êtes une entreprise, le mur est utile pour communiquer. D'ailleurs, avant un entretien, c'est toujours utile de se rencarder sur les actualités de la société X, via LinkedIn. Le réseau vous donnant la parole officielle, alors que la presse pro va souvent aborder les sujets qui fâchent - et qu'il faut éviter d'évoquer -.
Mais LinkedIn, c'est avant tout un nombre infinitésimal d'autoentrepreneurs, de consultants, de coachs indépendants, etc. qui cherchent désespérément à exister. Solution : spammer son mur avec une histoire excessivement dramatique, pleine de jargon pro et d'anglicismes. Par exemple : "Au petit-déjeuner, j'ai voulu manger une tartine à la confiture. Arrivé à mi-tartine, je n'avais plus de confiture. C'est alors que j'ai eu une idée complètement disruptive : prendre du Nutella. J'ai métamorphosé le paradigme de la tartine, en pensant hors de la boite. Cela m'a permis d'optimiser ma tartine de façon non-conventionnelle. En entreprise, on n'ose pas sortir de sa zone de confort et se confronter à des idées qui vont contre nos croyances. Pour ceux qui n'ont pas peur de renverser la table, un nouveau chapitre s'ouvre à vous. Je conseille mon nouvel e-book (...)"

Le slop LinkedIn, c'était devenu un meme. Mais désormais, on conseille aux chercheurs d'emploi de produire du contenu, sur leur mur LinkedIn! Sauf qu'a priori, en tant que chômeur, vous n'avez pas d'actualité professionnelle. Et sûrement pas de manière quotidienne. Mais ne vous inquiétez pas : l'IA est là pour ça. Non seulement l'IA peut vous dire quels sont les moments stratégiques pour poster, mais aussi quoi poster, afin de créer de l'engagement. De l'engagement ? Vous n'êtes pas influenceur, vous cherchez juste un emploi ! L'IA peut même vous rédiger votre publication quotidienne, avec une illustration ou un schéma.
Bien sûr, l'IA n'est qu'un outil. En théorie, vous devez retoucher et personnaliser votre publication, avant diffusion. En pratique, la plupart des gens ne s'embêtent pas et ils publient tel quel. Cela donne des posts comme cela :
" "Ce n'est pas possible. Tu ne peux pas le faire."

Pourtant, je l'ai fait.

Grâce au Nutella, j'ai pu résoudre un problème complexe.

Au petit-déjeuner, je voulais une tartine à la confiture. Un plaisir simple.

Une tartine. De la confiture.

Mais à mi-tartine, j'ai eu un problème. Un problème insurmontable. Plus de confiture.

Mon plaisir simple était contrarié.

C'est alors que j'ai trouvé une solution. Hors de la boite.

Du Nutella.

Ma tartine était complète. J'ai pu profiter d'un plaisir simple.

(...)"
Comme les conseillers emploi sont unanimes (et que l'IA est à la mode), votre mur LinkedIn est spammé de ces pavetons imbitables et impersonnels. Sans oublier les traditionnelles photos de personnages avec trois mains ou quinze doigts. Plus personne n'a envie de consulter son mur. Le réseau est conscient du problème. Il annonce qu'il va désormais écarter les messages créés sous IA. Ce n'est pas de la philanthropie : les slops font fuir les utilisateurs. Or, ce que vend LinkedIn aux annonceurs, ce sont des encarts pubs sur le mur. A quoi bon mettre une publicité là où personne ne vient ? Ironie de l'histoire, c'est une IA qui va détecter les publications réalisées sous IA.

jeudi 9 juillet 2026

La pente glissante

De décennies en décennies, France Travail traite de moins en moins bien les demandeurs d'emploi. A croire qu'il y a une recherche permanente de la solution la plus impersonnelle, la plus frustrante !

A l'origine, le nouvel inscrit devait se rendre à un entretien personnel. Vous receviez un courrier qui vous disait : "Venez après-demain, à telle heure." C'était directif. Vous voila devant un conseiller souvent apathique. Il vous demandait de lui dicter votre CV (rassurez-vous, il ne pouvait rentrer que les deux dernières expériences.) Les champs pré-remplis ne correspondaient à rien. Il s'agissait avant tout de dire que oui, vous cherchiez un emploi. Et on vous reconvoquait régulièrement, de manière impromptue. vous signiez une feuille d'émargement et comme le logiciel merdait, vous étiez inscrit absent, synonyme de radiation.

Puis ce fut l'entretien collectif. Un conseiller impassible vous débitait des lieux communs. Un tiers des participants était en retard. Seule une minorité était venu avec un papier et un stylo. Certains ne faisaient même pas semblant d'écouter. A la séance de questions/réponses, vous aviez l'habituel cas social qui racontait sa vie... Et au bout de cinq minutes de monologue, le conseiller finissait par dire : "Je vais vous mettre en relation avec un conseiller..."

Durant le covid, c'était l'entretien en vision, par Teams. Vous aviez le même genre d'animateur/conseiller, avec le même discours prémâché, mais en distanciel. Technologie !

Et maintenant, vous avez des sessions animées par Ken & Barbie, au niveau national. Toujours en visio, mais caméra, micro et chat coupé. Vous ne savez pas combien de personnes sont présentes (100 ? 1000 ?) Ils ne font même pas semblant de personnaliser leur discours. Et quand je dis "Ken & Barbie", c'est ceux de Temu. "Euh... Et on charge la page suivante... Voilà... Euh..."

dimanche 5 juillet 2026

Bon entretien, mauvais entretien


Avec l'expérience, vous savez d'emblée si un entretien est réussi ou non.

Quelques précisions : on parle du dernier entretien ; celui avec votre futur N+1 ou N+2. D'une part, un professionnel du recrutement (cabinet, DRH...) sera moins expressif. De plus, c'est surtout votre éventuel responsable qui a le dernier mot. Vous pouvez avoir un retour très positif d'un cabinet, puis lorsque votre profil est présenté à un manager, il l'envoie à la corbeille...

Bon entretien
C'est l'aboutissement logique. Après tout, vous avez déjà passé trois, voire quatre filtres, le manager a parcouru votre dossier, il en a parlé au recruteur... Bref, il s'agit de valider un profil. Parfois, vous êtes le dernier candidat en lice.
Il s'est passé plusieurs semaines, depuis le début du processus de recrutement. Le recruteur peut donc être pressé - ou soulagé - d'avoir enfin quelqu'un.

Un bon entretien, c'est un échange. Le recruteur réagit à vos affirmations. Il a du mal à cacher son enthousiasme. Parfois, il commence déjà à rentrer dans les dossiers avec vous. Il se projette sur votre mission (date de début, poste de travail, demandes d'accès...) Parfois, il part chercher quelqu'un avec qui vous seriez amener à travailler.

En résumé, vous avez déjà un pied dans l'entreprise. Même si le recruteur jure - pour la forme - qu'il a besoin de temps pour réfléchir...

Mauvais entretien
La règle N°1 de la négociation, c'est de feindre son manque d'intérêt pour le produit ! Et le produit, ici, c'est vous. Il est donc fréquent d'être accueilli par un tir de barrage. Mais un non-professionnel du recrutement aura tendance à tomber rapidement le masque.
Sauf qu'ici, les minutes passent et le recruteur reste indifférent, voire agressif. Il n'écoute pas vos arguments. Parfois, il ne vous écoute pas tout court et il pose une question, alors que vous y avez déjà répondu. Le recruteur évoque l'entreprise et le projet dans des termes très généraux ; il vous voit comme quelqu'un de l'extérieur, auquel il faut éviter de divulguer des secrets.

Souvent, l'entretien va achopper sur un point (le grand classique : la distance entre votre domicile et l'entreprise.) En fait, le recruteur cherchait simplement une excuse objective pour écarter votre profil.

Ce recruteur n'a jamais eu l'intention de vous prendre. Soit il a déjà trouvé la bonne personne (et il vous a convoqué, afin de se donner un semblant de choix.) Soit c'est juste une perte de temps, pour vous et pour lui. C'est d'autant plus pénible si le recruteur exige d'aller jusqu'au terme ou si vous vous êtes déplacé.