dimanche 10 mai 2026

Banni à vie.. Pour 5 ans

 

Dans les entreprises, les managers sont souvent très lâche envers les opérationnels. Les managers de managers, aussi. Un employé sur le départ, c'est un défouloir. Lui, on peut l'attaquer sans conséquences ! A fortiori si c'est un prestataire. Votre préavis, ça sera une séance de "tirs de penalty". Des managers avec qui vous aviez eu peu d'interactions vont vous cracher leur venin à la figure.

Et votre manager dira fièrement : "Vous allez être blacklisté groupe chez X !" Cela sonne comme une malédiction.

Quelques mois plus tard, un autre cabinet de conseil vous propose une mission au sein de l'entreprise X. Mais dans une autre business unit que celle que vous occupiez. Vous avez travaillé pour l'entreprise X, donc c'est un plus pour vous.
Bien sûr, vous évitez de donner les coordonnés de votre ancien manager au cabinet. Malheureusement pour vous, l'entreprise X, elle, s'empresse de l'appeler pour valider votre candidature. Votre ancien manager s'empresse de dire tout le mal qu'il pense de vous. Votre profil est donc écarté du processus.
Parfois, votre ancien manager profitera de son réseau (clients, camarades de promos...) pour vous pourrir la vie.

Sauf qu'aujourd'hui, dans les grands groupes, il y a un turnover important des managers. Or, les grandes entreprises ont souvent un knowledge management déplorable. Au bout d'un certain temps, lorsqu'on vous propose un poste chez X, le-dit manager est parti. L'entreprise X est intéressé par vous, car vous connaissez la maison. Les entretiens se passent bien et comme plus personne ne peut s'opposer, vous revoilà dans l'entreprise qui vous avait banni !
Bien sûr, à l'issue de cette seconde mission, vous êtes banni. Mais ce n'est pas grave, car quelques années plus tard, la tension est retombée. Vous vous retrouvez ainsi à effectuer un cycle de bannissements et de retours au sein d'une même entreprise !

dimanche 3 mai 2026

Les missions de presta : 2) senior = messie


On a vu le déroulé d'une mission de prestation junior. Passons à celle d'un senior. Vous serez le messie : un jour, vous marchez sur l'eau et peu après, vous finissez sur une croix, seul ! A une différence près : vous n'avez pas droit à une résurrection...

La mission
En général, l'entreprise-cliente est dans le caca jusqu'au cou. Tel service est disfonctionnel. Au début, ils ont nié les problèmes. Puis ils ont organisé des réunions. Sans succès (qui aurait pu le prédire ?) Ensuite, ils ont embauché un stagiaire. Mais les problèmes continuaient de s'accumuler.
Donc, ils ont fait appel à un prestataire senior. Avec la marge confortable du cabinet de conseil, votre taux journalier approche les mille euros par jour. Une chiffre au cœur de vos rapports avec les autres...

Démarrage
D'emblée, le ton est différent de celui d'un junior. On vous jette tout de suite dans le bain. Vous rencontrez votre N+3, voire le chef de site et tout le conseil d'administration. Il faut que vous démarriez le plus vite possible !
Au moins, le ton n'est pas aux euphémismes ! Presque tout le monde vous dit : "C'est la merde !"

Quelques semaines plus tard
Vous vous attaquez aux sujets les plus chauds. Le N+3 exige des points quotidiens. Donc vous passez presque autant de temps à résoudre les problèmes qu'à peaufiner votre PowerPoint !
Pour autant, le visage de votre N+3 se décrispe. Il vous glisse des "bons boulot".

Quelques mois plus tard
Finalement, ce n'est pas si compliqué que ça ! Une fois les principaux incendies éteints, c'est beaucoup de bon sens et un peu d'expérience.
Lors des points avec le cabinet de conseil, on vous suggère de lever le pied. Car plus vous restez, plus le cabinet empoche de commission...
Côté entreprise-cliente, on est content de vous. On parle de dupliquer votre intervention sur d'autres sites ou dans d'autres services. Vous voilà inscrit à de nouveaux groupes de travail. Votre N+1 commence à planifier ce que vous ferez l'an prochain.

La bascule
Avec ces nouvelles missions, vous découvrez le pot-aux-roses. En fait, le problème est surtout dû à vos collègues. Entre jmenfoutisme et incompétence notoire, ils ne traitent pas les sujets un peu périphériques à leur scope. Dans l'équipe, certains sont encore plus fainéants que d'autres. Dans vos KPI, cela ressort. Vous ne les avez jamais cité nommément. Mais le N+2, voire le N+3, savent bien qui est censé traiter tels sujets... La pression monte sur ces personnes. C'est une véritable fronde. Vous recevez des messages d'insulte, voire vous êtes pris à parti.
La variante, c'est le responsable d'un autre service. Lorsque votre service allait à vau l'eau, les autres n'hésitaient pas à le charger. Tous leurs problèmes étaient dus à vous ! Maintenant que votre service va mieux, l'excuse disparait. Le responsable d'un autre service se retrouve dans l'œil du cyclone, à cause de vous. Il va vous le faire payer...

Le Mont des Oliviers
Vous êtes désormais dans la ligne de mire. Le lobbying de vos collègues ou du chef d'un autre service paye : votre manager vous a sacrifié. Le moindre faux-pas est monté en épingle contre vous. Vous sentez qu'on vous mène à l'échafaud. C'est un peu Minority Report : on vous condamne pour une erreur que vous n'avez pas encore comis !
Après ce faux-pas, ça y est : vous êtes cuit. Vous étiez un employé modèle ; vous êtes désormais un incapable ou un menteur. D'un seul coup, le N+3 n'est plus disponible. Votre N+1 n'évoque plus de projets à long terme.
La suite, vous l'avez déjà vécu. Vous n'avez même pas droit à un entretien formel. Souvent, c'est lors d'un point avec le cabinet et votre N+1 qu'on vous dit : "Au fait, la mission s'arrête à la fin du mois." Ou bien, le N+1 déclare : "Grande nouvelle ! Lundi, on a un nouveau qui fera [votre intitulé de mission]."

Le Golgotah
Voilà, vous allez prochainement partir. Vous êtes la personne qui avait fauté ! Le N+3 jure que vous êtes black-listé. Vos collègues, qui ne vous ont jamais supporté, peuvent se défouler. Les autres vous fuit, comme si vous alliez les contaminer. Avec l'expérience, vous avez appris à faire le gros dos. Cette fin est pénible. Surtout s'il y a un deuxième dernier jour en vue...

jeudi 30 avril 2026

Les missions de presta : 1) junior = oubliette


J'ai plusieurs fois évoqué la prestation. L'avant, le quotidien, la fin... Mais une mission de prestation, ça s'articule comment ?

En fait, tout dépend si vous êtes débutant ou expérimenté. Avec bien sûr des nuances entre les deux.

Commençons donc par le junior.

La mission
En général, vous êtes embauché pour un projet sur le long terme : nouveau produit, réorganisation interne, obtention d'une certification, délocalisation d'un site, nouvel ERP... Dans une grande entreprise, ce genre de choses prennent très vite des années. D'ailleurs, vous découvrez que vous remplacez quelqu'un, qui lui-même remplaçait quelqu'un, etc.

Démarrage
On vous installe dans un plateau-presta. Mais ce n'est pas grave, car vos collègues vous envoient un teams à chaque pause. D'ailleurs, pour votre travail, vous utilisez essentiellement Teams et Excel. L'équipe projet étant dispatchée aux quatre coins du monde. Vous avez des points réguliers d'avancement avec votre chef, côté entreprise-cliente.
Là, a priori, le temps est au beau fixe. Si vous faites du bon boulot, vous allez passer interne. Du moins, c'est ce que vous pensez. Pourtant, sans le savoir, vous êtes passé pas loin du game over. Car la première semaine, le premier mois, vous êtes jugé en permanence.

Quelques semaines plus tard
Les grains de sable apparaissent. Le jour du point, votre chef a un empêchement. Puis cela se reproduit, la fois suivante. Au lieu de venir jusqu'à votre plateau, il préfère un Teams. Vous découvrez a posteriori qu'il y a eu un after. Mais comme vous n'étiez pas physiquement dans le service, on a oublié de vous inviter.
Vous avez le sentiment d'être à l'écart. Ca sent le faisandé. Mais vous, vous êtes trop naïf et trop inexpérimenté pour voir que vous êtes sur une mauvaise pente.

Quelques mois plus tard
Des collègues sont remplacés et on ne vous prévient pas. En plus, vous auriez pu candidater pour l'un des postes et passer interne... Côté projet, il y a aussi du changement dans la nomenclature. Le nouveau chef de projet est moins enjoué que le précédent. En prime, dans le cabinet de conseil, la personne qui vous suivait part ! Côté entreprise-cliente, cela fait des semaines que vous n'avez pas parlé à votre chef. Les pauses, vous les prenez avec les autres prestataires, vu que vos collègues ne vous invitent plus.
C'est généralement là que beaucoup de gens commencent à chercher un autre travail. Certains démissionnent carrément, avant même d'avoir une solution de repli. Vous, vous songez davantage à votre CV. Partir au bout de quelques mois, c'est suspect...

Quelques années plus tard
C'est devenu un projet-zombie, que l'on maintient pour faire plaisir au DG. Le déploiement est quasi-interrompu. A cause du turnover, beaucoup d'intervenants sont "acting". La réunion de suivi est régulièrement annulée et lorsqu'elle a lieu, il n'y a que trois pelés. Vous avez vu défiler plusieurs commerciaux, dans le cabinet et même votre manager, côté entreprise-cliente, est parti ! C'est tout juste si l'on sait que vous êtes là. 
Là, le consultant junior a deux attitude diamétralement opposées :
- Certains profitent du vide. Ils s'offrent cinq jours de "télétravail" par semaine. Ils préfèrent gérer leur "boutique" sur Vinted ou sur LeBonCoin.
- D'autres - plus nombreux -, continuent à venir de 9h à 19h. Comme ils sont les seuls à assister aux réunions du projet, on leur attribue les tâches dévolues à d'autres. Ils sont persuadés qu'ils ont encore leur chance de passer interne. D'ailleurs, ils portent fièrement le body-warmer de leur entreprise.

mardi 28 avril 2026

Moi, moi, moi !


Les offres d'emploi sont rarement terribles. Parfois, Cadremploi va jusqu'à vous dire : "Il n'y a aucune offre correspondant à vos critères de recherche. Voudriez-vous élargir ?" Vous désespérez de retrouver du travail. Et bien sûr, zéro mails, zéro coups de fil. Vos seuls messages sur Linkedin, ce sont des formations bidons sur l'IA.

Puis vous voyez l'Annonce. Le profil recherché est très, très précis. Surtout, cela correspond à des compétences que VOUS possédez. A croire que cette annonce a été rédigée pour vous !
Là, c'est l'euphorie. L'annonce promet un CDI, bien payé et à deux pas de chez vous. Un emploi stable, enfin ! De l'argent, enfin !
La lettre de motivation n'est qu'une formalité. Vous précisez que vous rentrez bien dans la case, en démontrant que vous possédez ces compétences. Encore une fois, on parle d'un besoin très précis. Dans toute la France, vous devez être cinq à pouvoir postuler.
Vous cliquez sur "envoyer le mail" avec un sourire triomphant. Vous préparez déjà votre speech pour le recruteur. Vous vous imaginez déjà, travaillant pour l'entreprise X. A coup sûr, c'est le début d'une grande aventure...

Sauf qu'on ne vous rappelle pas. Et une semaine plus tard, l'entreprise vous envoie une lettre-type : "Nous avons bien reçu votre candidature, mais malgré quelques points intéressant, nous ne pouvons donner suite."
Que s'est-il passé ? Qui a écarté à tort votre CV ? Une IA complètement pêtée ou une stagiaire RH ? Vous ne le saurez jamais. Là, vous hésitez entre la colère et le désespoir. Car la sortie du tunnel, elle n'est pas pour demain...

mardi 24 mars 2026

Encore et encore...


Il y a quatre étapes, dans la vie d'un zappé. D'abord l'espoir vain de trouver enfin une situation stable. Puis la colère face à un cercle vicieux. Ensuite, c'est l'acceptation. Enfin, c'est le nirvana du zappé : le détachement de toute réalité. Tout est provisoire, rien n'a de sens. Il n'y a plus de joie. Vous ne faites même plus semblant de vous attacher à votre cabinet de conseil, à votre entreprise cliente, à vos collègues... 

Car finalement, vous revivez toujours les mêmes choses. A commencer par la paperasserie. En 2026, intégrer une entreprise, c'est facile : vous validez votre contrat sous DocuSign et vous joignez au mail de réponse un RIB et une copie de carte d'identité. Les emmerdes, c'est la mutuelle et l'épargne salariale.
Pour la mutuelle, vous devez fournir votre Carte Vitale, donner vos coordonnés, indiquer une personne à prévenir en cas de problème... Sans oublier la visite à la médecine du travail (un prétexte pour une matinée de farniente.) Mais après tout, c'est pour votre bien.
L'épargne salariale, en revanche, c'est une purge. On vous fournit un code et immédiatement, il faut créer un mot de passe avec des majuscules, des minuscules, des chiffres, des caractères spéciaux... Puis, au nom de la sécurité, on doit vous envoyer un code de confirmation par téléphone (dont, vous devez donner votre numéro.) Et il y a l'application à télécharger, dans le cadre de la "sécurité renforcée". Application qui exige un accès à vos fichiers et la caméra de votre portable. Vous avez dit phishing ? Et tout ça pour quoi ? Pour 300€ sur votre compte-épargne. Comme vous allez quitter le cabinet de conseil dans trois mois, vous allez rester à 300€. Ou plutôt, comme les frais de gestions sont supérieurs aux intérêt, dans quelques années, vous récupérez 290€ !

Et le pire, c'est que dans trois mois, vous allez devoir de nouveau remplir un formulaire d'inscription à une mutuelle et télécharger une appli d'épargne-salariale...

mercredi 21 janvier 2026

Boat for one


L’exercice dit du radeau n’est plus pratiqué en management depuis les années 80. Il est hors de question de trier ses employés ! Néanmoins, si on le réalisait aujourd’hui, le résultat serait très différent. Les managers de la génération Y auraient tendance à larguer les amarres, une fois monté à bord. Ils n’ont même plus de chouchous !

Dans ces managers égoïstes, on voit émerger deux profils :

  • D’une part, le carriériste. Il a mis à jour son CV et il a régulièrement des entretiens dans d’autres entreprises. Si vous êtes au sein d’un grand groupe, ce manager fait le pied de grue aux RH, à préparer sa mutation. En tout cas, il parle déjà de son poste actuel au passé ; il se projette déjà dans l’après. Et bien sûr, son équipe actuelle ne fera bientôt plus parti de l’équation. Au quotidien, cela donne un manager très absent. Que les KPI soient dans le rouge ou le vert, il s’en fiche. Les gros chantiers, ils seront pour son successeur. A la machine à café, il est en pilotage automatique ; il écoute distraitement votre compte-rendu du week-end. Le radeau de sauvetage, il vit déjà dedans !
  • D’autre part, l’aquoiboniste. Dans son équipe, il y a des prestas, des quotas, une jeune femme qui a prévu de tomber enceinte à la fin de son essai, un jeune qui économise pour faire un tour du monde… Bref, à la fin de l’année, il ne restera pas grand monde. Et ils seront remplacés par des profils similaires. L’aquaboniste voit défiler les collaborateurs. Pour lui, vous n’êtes qu’un énième titulaire de tel poste. Ni le premier, ni le dernier ; vous êtes par définition remplaçable. Le seul qui peut et veut rester, c’est lui ! Les gros chantiers, il n’en veut pas : dans trois mois, il faudrait tout réexpliquer aux nouveaux. En cas de souci, il embarquera out seul dans le radeau de sauvetage et il n’aurait même pas idée de prendre un opérationnel avec lui.

Bien qu’opposés, ces deux managers se rejoignent en terme d’effets. A savoir une fausse empathie envers les opérationnels, aucune véritable prise de décision et une absence totale de projet à moyen terme. Tout ce qui compte pour eux, c’est eux-mêmes, maintenant.

La conséquence, c’est que les bons employés se plaignent – à raison – de n’être pas reconnus. Ils auront tôt fait de déposer leur démission. De quoi accélérer le turnover. J’ai vu un manager perdre coup sur coup ses deux meilleurs éléments, sans s’en inquiéter plus que ça. Une manager a elle vu défiler douze employés en un an, dans un service de neuf personnes ! 

mercredi 14 janvier 2026

Super-promo

Je vais commencer par une révélation qui risque de choquer certains DRH. Les salariés s’en tamponnent, de votre corbeille de fruit bio. Et ce n’est pas non plus le classement « Best place to work » qui permet de diminuer le turnover. Ce qui retient les employés, ce sont des perceptives. Qu’ils aient tout à gagner à rester. Par « gagner », j’entends bien sûr un meilleur salaire, mais aussi des promotions.

Promo-quoi ?

Parmi toutes les entreprises où je suis passé, je n’ai connu que trois cas où mon N+1, voire mon N+2, avaient été promus. A chaque fois, c’était au prix d’un léchage de bottes lénifiant et d’une charge de travail herculéenne. Le genre à vous envoyer des mails un samedi soir ou un dimanche, au petit matin. Trois cas seulement… Dont deux ont fini par voir ailleurs, faute de pouvoir être promu davantage.

J’ajouterai un quatrième cas très particulier : tout le service, chef compris, était parti, sauf elle. Du coup, elle fut promue, afin d’encadrer les nouveaux venus.

Mais cela reste autant d’exceptions. Dans les ETI et grandes entreprises, on ne progresse plus. Les opérationnels restent opérationnels. Les managers de rang 1 ou 2, restent managers de rang 1 ou 2 et les cadres dirigeants sont quasiment d’emblée cadres dirigeants.

J’ai eu deux exemples de managers de rang 1 croisés dans une même entreprise. L’entreprise avait refusé de les promouvoir. Alors ils ont postulé ailleurs, en prétendant être déjà managers de rang 2. Du coup, ils sont devenus managers de rang 2, ailleurs !

J’ai enfin connu un cas où un opérationnel senior était devenu manager « acting ». Des mois à assurer l’intérim, tout en conservant son ancien poste. Et sans augmentation, bien sûr. Tout ça pour qu’un jour, on lui annonce qu’ils ont embauché un manager. Le jour J, le N+2 nous présentait le nouveau manager. Au tour de table, la personne éconduite dit : « Moi, j’ai une question. Pourquoi est-ce que ce n’est pas moi ? » C’était d’autant plus étonnant que c’était quelqu’un de très consensuel. Mais la frustration était là.

Pourquoi est-ce que l’on ne promeut plus ?

La raison principale, c’est un complexe d’infériorité. Les entreprises sont persuadées qu’elles ont besoin de sang neuf, d’un regard extérieur. La schizophrénie, c’est que tout est fait pour que personne ne sorte du rang. Le consensus, c’est l’horizon indépassable. Vouloir s’opposer à d’autres personnes, c’est mal. Or, celui qui veut faire bouger les choses se heurtera forcément à des oppositions. Donc il se mettra en porte-à-faux. Et ensuite, on se plaint de l’apathie de son personnel ! 

Donc recrutement à l’extérieur. On vous annonce avec enthousiasme : « Votre nouveau manager est passé par telle grande entreprise ! » Dans les grands groupes, on ira chercher quelqu’un d’une autre filiale. L’inconvénient principal, c’est que ce nouveau manager ne possède qu’un lien ténu avec son équipe et son entreprise. Ce n’est qu’une nouvelle ligne de CV. Pour les N+2, les opérationnels sont des « field » ou des « ressources », interchangeables et anonymes. Ils n’ont guère plus de sympathie pour les managers de rangs inférieurs ; ce sont des exécutants, point. Donc, ils ne songeront pas à pousser untel ou untel au moment de leur départ.

L’autre point, ce sont les réunions. En trois décennies de travail, le principal changement que j’ai constaté, ce sont les réunions. Autrefois, l’essentiel des activités se réglait dans des conversations téléphoniques ou des mails avec un seul destinataire. Les réunions étaient réservées à la direction (hors réunions de service.) Désormais, tant à l’intérieur, qu’à l’extérieur, on enchaine les réunions avec n participants. Les managers n’ont plus le temps de suivre leurs équipes : toute la semaine, de 8h à 19h, ils sont invités à deux ou trois points en simultané. Combien de déjeuners ai-je passé avec un manager, le casque sur les oreilles, en train de dialoguer avec je-ne-sais-qui ? Sans oublier le télétravail, qui ajoute de l’éloignement physique. Même un manager de rang 1 passe peu de temps avec son équipe. Donc il serait bien incapable de jauger qui possède la fibre d’un leader. Les points annuels d’évaluation n’y changent rien.

Conclusion

Même les juniors ont intégré cette absence de perspectives. L’effort et la fidélité ne payent pas. 

Les ambitieux iront voir ailleurs. Les travailleurs seront rapidement démotivés. Soit eux aussi, ils mettront leur CV en ligne, soit ils vont lever le pied. L’entreprise gardera donc les moins téméraires. Ceux qui n’osent pas partir. Voire ceux qui considèrent l’entreprise comme une planque. Sans oublier les bas du front. 

De fait, toute personne présente dans l’entreprise depuis des années sera suspecte : c’est probablement un tire-au-flanc.