mercredi 21 janvier 2026

Boat for one


L’exercice dit du radeau n’est plus pratiqué en management depuis les années 80. Il est hors de question de trier ses employés ! Néanmoins, si on le réalisait aujourd’hui, le résultat serait très différent. Les managers de la génération Y auraient tendance à larguer les amarres, une fois monté à bord. Ils n’ont même plus de chouchous !

Dans ces managers égoïstes, on voit émerger deux profils :

  • D’une part, le carriériste. Il a mis à jour son CV et il a régulièrement des entretiens dans d’autres entreprises. Si vous êtes au sein d’un grand groupe, ce manager fait le pied de grue aux RH, à préparer sa mutation. En tout cas, il parle déjà de son poste actuel au passé ; il se projette déjà dans l’après. Et bien sûr, son équipe actuelle ne fera bientôt plus parti de l’équation. Au quotidien, cela donne un manager très absent. Que les KPI soient dans le rouge ou le vert, il s’en fiche. Les gros chantiers, ils seront pour son successeur. A la machine à café, il est en pilotage automatique ; il écoute distraitement votre compte-rendu du week-end. Le radeau de sauvetage, il vit déjà dedans !
  • D’autre part, l’aquoiboniste. Dans son équipe, il y a des prestas, des quotas, une jeune femme qui a prévu de tomber enceinte à la fin de son essai, un jeune qui économise pour faire un tour du monde… Bref, à la fin de l’année, il ne restera pas grand monde. Et ils seront remplacés par des profils similaires. L’aquaboniste voit défiler les collaborateurs. Pour lui, vous n’êtes qu’un énième titulaire de tel poste. Ni le premier, ni le dernier ; vous êtes par définition remplaçable. Le seul qui peut et veut rester, c’est lui ! Les gros chantiers, il n’en veut pas : dans trois mois, il faudrait tout réexpliquer aux nouveaux. En cas de souci, il embarquera out seul dans le radeau de sauvetage et il n’aurait même pas idée de prendre un opérationnel avec lui.

Bien qu’opposés, ces deux managers se rejoignent en terme d’effets. A savoir une fausse empathie envers les opérationnels, aucune véritable prise de décision et une absence totale de projet à moyen terme. Tout ce qui compte pour eux, c’est eux-mêmes, maintenant.

La conséquence, c’est que les bons employés se plaignent – à raison – de n’être pas reconnus. Ils auront tôt fait de déposer leur démission. De quoi accélérer le turnover. J’ai vu un manager perdre coup sur coup ses deux meilleurs éléments, sans s’en inquiéter plus que ça. Une manager a elle vu défiler douze employés en un an, dans un service de neuf personnes ! 

mercredi 14 janvier 2026

Super-promo

Je vais commencer par une révélation qui risque de choquer certains DRH. Les salariés s’en tamponnent, de votre corbeille de fruit bio. Et ce n’est pas non plus le classement « Best place to work » qui permet de diminuer le turnover. Ce qui retient les employés, ce sont des perceptives. Qu’ils aient tout à gagner à rester. Par « gagner », j’entends bien sûr un meilleur salaire, mais aussi des promotions.

Promo-quoi ?

Parmi toutes les entreprises où je suis passé, je n’ai connu que trois cas où mon N+1, voire mon N+2, avaient été promus. A chaque fois, c’était au prix d’un léchage de bottes lénifiant et d’une charge de travail herculéenne. Le genre à vous envoyer des mails un samedi soir ou un dimanche, au petit matin. Trois cas seulement… Dont deux ont fini par voir ailleurs, faute de pouvoir être promu davantage.

J’ajouterai un quatrième cas très particulier : tout le service, chef compris, était parti, sauf elle. Du coup, elle fut promue, afin d’encadrer les nouveaux venus.

Mais cela reste autant d’exceptions. Dans les ETI et grandes entreprises, on ne progresse plus. Les opérationnels restent opérationnels. Les managers de rang 1 ou 2, restent managers de rang 1 ou 2 et les cadres dirigeants sont quasiment d’emblée cadres dirigeants.

J’ai eu deux exemples de managers de rang 1 croisés dans une même entreprise. L’entreprise avait refusé de les promouvoir. Alors ils ont postulé ailleurs, en prétendant être déjà managers de rang 2. Du coup, ils sont devenus managers de rang 2, ailleurs !

J’ai enfin connu un cas où un opérationnel senior était devenu manager « acting ». Des mois à assurer l’intérim, tout en conservant son ancien poste. Et sans augmentation, bien sûr. Tout ça pour qu’un jour, on lui annonce qu’ils ont embauché un manager. Le jour J, le N+2 nous présentait le nouveau manager. Au tour de table, la personne éconduite dit : « Moi, j’ai une question. Pourquoi est-ce que ce n’est pas moi ? » C’était d’autant plus étonnant que c’était quelqu’un de très consensuel. Mais la frustration était là.

Pourquoi est-ce que l’on ne promeut plus ?

La raison principale, c’est un complexe d’infériorité. Les entreprises sont persuadées qu’elles ont besoin de sang neuf, d’un regard extérieur. La schizophrénie, c’est que tout est fait pour que personne ne sorte du rang. Le consensus, c’est l’horizon indépassable. Vouloir s’opposer à d’autres personnes, c’est mal. Or, celui qui veut faire bouger les choses se heurtera forcément à des oppositions. Donc il se mettra en porte-à-faux. Et ensuite, on se plaint de l’apathie de son personnel ! 

Donc recrutement à l’extérieur. On vous annonce avec enthousiasme : « Votre nouveau manager est passé par telle grande entreprise ! » Dans les grands groupes, on ira chercher quelqu’un d’une autre filiale. L’inconvénient principal, c’est que ce nouveau manager ne possède qu’un lien ténu avec son équipe et son entreprise. Ce n’est qu’une nouvelle ligne de CV. Pour les N+2, les opérationnels sont des « field » ou des « ressources », interchangeables et anonymes. Ils n’ont guère plus de sympathie pour les managers de rangs inférieurs ; ce sont des exécutants, point. Donc, ils ne songeront pas à pousser untel ou untel au moment de leur départ.

L’autre point, ce sont les réunions. En trois décennies de travail, le principal changement que j’ai constaté, ce sont les réunions. Autrefois, l’essentiel des activités se réglait dans des conversations téléphoniques ou des mails avec un seul destinataire. Les réunions étaient réservées à la direction (hors réunions de service.) Désormais, tant à l’intérieur, qu’à l’extérieur, on enchaine les réunions avec n participants. Les managers n’ont plus le temps de suivre leurs équipes : toute la semaine, de 8h à 19h, ils sont invités à deux ou trois points en simultané. Combien de déjeuners ai-je passé avec un manager, le casque sur les oreilles, en train de dialoguer avec je-ne-sais-qui ? Sans oublier le télétravail, qui ajoute de l’éloignement physique. Même un manager de rang 1 passe peu de temps avec son équipe. Donc il serait bien incapable de jauger qui possède la fibre d’un leader. Les points annuels d’évaluation n’y changent rien.

Conclusion

Même les juniors ont intégré cette absence de perspectives. L’effort et la fidélité ne payent pas. 

Les ambitieux iront voir ailleurs. Les travailleurs seront rapidement démotivés. Soit eux aussi, ils mettront leur CV en ligne, soit ils vont lever le pied. L’entreprise gardera donc les moins téméraires. Ceux qui n’osent pas partir. Voire ceux qui considèrent l’entreprise comme une planque. Sans oublier les bas du front. 

De fait, toute personne présente dans l’entreprise depuis des années sera suspecte : c’est probablement un tire-au-flanc.  

dimanche 4 janvier 2026

Vous faites *presque* partie de l'entreprise


Félicitations, vous venez de décrocher une mission ! Vous allez travailler au sein pour une grande entreprise. Le genre d'entreprise qui parle au grand public. Au moins, désormais, vous pourrez dire "j'ai travaillé pour X" ; pas besoin d'expliquer ce que votre ancien employeur fait. Et si ça se trouve, vous allez être titularisé, non ? Non ?

Sauf que dans les faits, vous n'êtes pas vraiment dans l'entreprise. Les grands groupes ont peur du "délit de marchandage".
Car en théorie, un prestataire doit occuper un poste externe ; il n'est pas censé avoir un poste fonctionnel, qui pourrait être occupé par un employé en interne. En pratique, l'inspection du travail ne se déplacera que sur les chantiers de BTP. Là, le constat de flagrance est simple à établir. Dans un bureau, c'est plus subtil. Donc l'inspection du travail ne viendra jamais.
Parfois, après un PSE, les syndicats s'émeuvent de voir débarquer des prestataires pour remplacer le personnel licencié. Mais on n'est plus en 36 ou en 68 : les protestations de syndicalistes débordent rarement des permanences...
Malgré tout, les grands groupes isolent les prestataires.

Tout commence le matin. Les prestas n'ont pas droit au parking "employés". Au mieux, vous avez droit de vous garer sur le parking "visiteurs". Mais souvent, vous devez vous garer à l'extérieur du site.
Ensuite, vous disposez d'un badge avec une couleur spécifique. Histoire que vous soyez identifiable. Badge qui n'est valable que quelques mois. Pensez à anticiper le renouvèlement ! Ca fait trois mois que vous passez devant le même vigile, tous les matins. A trois mois et un jour, ça bippe et le vigile refuse de vous ouvrir ! Mon conseil : rentrez chez vous, dites que vous reviendrez lorsque tout sera rétabli. En général, votre N+1 sera alors très prompt à vous renouveler votre badge...
Les grandes entreprises possèdent des "plateaux presta". Si votre N+1 est influent, votre bureau sera dans son service. Sinon, vous êtes bon pour l'Algeco des prestas, avec les informaticiens et les techniciens du SAV. Avec le bruit permanent des gens qui regardent des stories Tik Tok... Oubliez le café avec les collègues, sauf à se contacter au préalable sur Teams et à traverser le site.
Votre PC sera spécifique. Le plus visible, c'est votre adresse mail en "ext". Parfois, on vous interdira de mettre le logo de l'entreprise sur votre signature Outlook. En tant que presta, vous n'aurez peut-être pas accès à tous les serveurs ou tous les dossiers. Si vous travaillez dans un domaine confidentiel, les demandes d'accès doivent être validées par la société et votre cabinet de prestation, puis transmise aux autorités. Ce qui peut prendre des semaines. Parfois, aussi, l'accès à distance peut être désactivé ; ce qui vous interdit de facto le télé-travail.
Dans votre travail quotidien, vous pouvez être mis à l'écart. Je me rappelle un ingénieur qui m'avait dit : "Tu sais, sur ce dossier, tu es le cinquième prestataire que je vois défiler..." Traduction : ton opinion, j'en fais des suppositoires. Parfois, les prestas sont exclus des réunions de service. Ce qui est d'autant plus ridicule dans les services où les prestataires sont majoritaires. J'ai connu un cas où durant les voyages d'affaires, le prestataire devait prendre un autre vol (ou un autre train) que les internes et dormir dans un autre hôtel qu'eux !
Dans les entreprises de plus de 50 employés, l'employeur prend en charge une partie du coût des repas. A la cantine, vous, l'externe, vous devez payer plein pot. Soit parfois jusqu'à 15€ pour 50g de poulet basquaise avec trois grains de riz. C'est ça ou manger au kebab du coin, avec les autres prestas.
Globalement, tout est fait pour vous mettre à l'écart. Vous voyez vos collègues en pointillés. Parfois, les services possède son propre Whatsapp et bien sûr, vous n'êtes pas dessus. Donc, vous manquez les after, pots de départ et autres repas de Noël. Et ensuite, on vous reprochera de ne pas vous intégrer ; un motif classique de rupture de mission.

Et bien sûr, la titularisation est un doux rêve. Déjà, pour peu que vous soyez un vieux mâle blanc cishet, vous feriez chuter les stats. On vous préfèrera un "profil atypique". Parfois, dans le cadre des mesures anti-délit de marchandage, une entreprise peut s'interdire d'embaucher ses prestataires.
Souvent, votre cabinet de consultant a placé dans votre contrat une clause libératoire d'un montant digne d'un joueur de football. Après tout, leur métier, ce n'est pas de recaser leurs prestaires, mais de facturer un maximum à l'entreprise cliente. Tant pis si cela vous nuit.

Et tout cela fera qu'à la longue, vous serez aigri.